Hideo Kojima : « Je ne suis qu’une personne ordinaire qui réalise des trucs, parfois aux côtés de stars »

Hideo Kojima – Edge (photo : R. Ecclestone)

L’édition d’octobre du magazine britannique Edge accueille dans ses pages une interview intéressante avec Hideo Kojima. Durant cet entretien, le créateur japonais évoque sa vie après Metal Gear, les tons sérieux et burlesque qui animent ses créations, et le statut d’auteur dans l’industrie du jeu vidéo.

Hideo Kojima n’a jamais semblé être aussi radieux qu’aujourd’hui, même après douze heures de décalage horaire dans les dents. En prélude de leur rencontre avec Kojima Productions, le magazine britannique Edge prend le temps de décrire le contexte un peu particulier dans lequel leur entretien s’est déroulé. « Ne posez pas de questions sur ses jeux précédents, s’il vous plaît » demande poliment Ayako Terashima, l’assistante personnelle de Hideo Kojima depuis de nombreuses années. La prudence règne encore en maître chez Kojima Productions, huit mois après sa renaissance. Si bien que le studio indépendant ne souhaite toujours pas confirmer le nombre précis d’employés qui composent la nouvelle équipe de Hideo Kojima. Même lorsque le micro des journalistes du magazine Edge est coupé. Il faut dire que l’équipe est inquiète et préoccupée par les litiges qui découlent de sa rupture avec Konami. Si bien que certains membres de l’équipe refusent d’être photographiés pour le moment, parce qu’ils ne veulent pas que l’on sache où et pour qui ils travaillent.

Logo de Kojima Productions
Logo de Kojima Productions

2015 a été une année de grands changements et de moments particulièrement difficiles pour les membres de Kojima Productions. Pourtant, Hideo Kojima a su garder un flegme déconcertant compte tenu des événements connus qui l’ont opposé à son ex-éditeur, Konami. « Quand je travaillais encore sur Metal Gear Solid V, il y avait beaucoup de pression pour terminer le jeu » se souvient Hideo Kojima. « Si bien que j’étais complètement concentré sur mon travail. Ensuite, je me suis directement focalisé sur la création de mon nouveau studio, tout en réfléchissant à ce que nous allions faire. Je devais venir avec une nouvelle idée. Il n’y a donc eu aucune interruption. Je suppose que c’est le fait d’avoir gardé une attention constante sur mon travail. Sans cela, je pense que la situation aurait été beaucoup plus difficile à gérer. Je devais continuer à aller de l’avant. Je ne pouvais pas regarder en arrière. Voilà ce qui m’a amené là où je suis aujourd’hui. À la réflexion, je pense qu’il était sage pour moi de ne pas prendre de congé. » Et comme dans toute expérience tumultueuse, Hideo Kojima reste positif. « J’ai tendance à ne pas être une personne qui a des regrets ou qui veut retourner en arrière pour changer les choses. Tout arrive pour une raison. C’est tout ce que j’ai. »

Malgré la grande motivation qui anime Hideo Kojima depuis trente ans déjà, un détail aurait pu faire la différence. « La création de jeux vidéo est si plaisante que je veux continuer dans ce domaine. Je n’ai jamais envisagé de faire de petits jeux, en termes de taille. En fait, je veux réaliser des jeux vidéo de type blockbuster, dans lesquels je donne tout ce que j’ai. Maintenant, si je n’avais eu que le seul et unique choix de réaliser un très petit jeu, il serait fort probable que j’aurais quitté l’industrie du jeu vidéo pour réaliser un film. »

Hideo Kojima en studio 3D Scanning, le 23 août 2016
Hideo Kojima en studio 3D Scanning, le 23 août 2016

Si sa situation a évolué, Hideo Kojima n’a finalement pas vraiment changé ses habitudes. Depuis toujours, le Japonais profite de l’accalmie entre deux projets pour travailler directement sur le suivant. « Habituellement, lorsque je termine un gros projet important, tous les membres de l’équipe prennent de longues vacances » relate Hideo Kojima. « Durant cette période de congé, je prends le temps de réfléchir sur ce que je vais réaliser par la suite. Il est important que je travaille seul durant cette phase de planning. Cela a toujours bien fonctionné par le passé. Ce processus fait partie intégrante du projet. Avant même que nous ayons des ordinateurs et de l’équipement dans notre studio, j’échangeais déjà mes idées avec Yoji Shinkawa pour qu’il puisse travailler sur mes idées de design. »

Mais cette fois, l’équipe de Kojima Productions repart de zéro, sans le Fox Engine, le moteur graphique qu’elle a conçu pour la réalisation de Metal Gear Solid V. « Nous avons effectué quelques expériences. J’ai engagé des personnes que je savais être compétentes pour ces tests spécifiques » continue d’expliquer Hideo Kojima qui a d’ailleurs partagé quelques photos à ce sujet lors de son voyage technologique à travers le monde.

« Aujourd’hui, je peux travailler à mon propre rythme, ce qui n’était pas le cas dans le passé » raconte le Japonais, particulièrement heureux d’être, aujourd’hui, indépendant. « Avant [chez Konami], je devais faire face à la pression d’assigner deux cents personnes à leur poste lorsqu’elles revenaient de vacances. Cela a toujours été un exercice difficile. Aujourd’hui, je travaille selon mon propre emploi du temps. Je peux passer un entretien d’embauche à chaque candidat qui postule chez nous, pour des postes très spécifiques. Je peux accroître mon équipe de cette façon. Cela fonctionne beaucoup mieux pour moi. Prenons un exemple. En ce qui concerne le son, que ce soit dans les jeux vidéo et dans les films, vous embauchez les personnes compétentes dans ce domaine seulement vers la seconde période du projet. Chez Konami, nous devions trouver l’équipe en charge du son avant même que nous soyons prêts à les accueillir. Aujourd’hui, je contacte les gens quand j’ai besoin d’eux, et pas avant. C’est plus pratique. »

J.J. Abrams et Hideo Kojima
J.J. Abrams et Hideo Kojima – janvier 2016

Le fait d’être indépendant et ne plus travailler chez Konami a bien d’autres avantages que Hideo Kojima n’hésite pas à relever. « En créant une nouvelle compagnie, il y a inévitablement des aspects administratifs qui occupent mes journées. Toutefois, la grande différence c’est que je ne dois m’occuper uniquement que de ce qui concerne mon travail ou ma propre organisation. Avant, je devais également tenir compte de la direction générale que prenait la compagnie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je ne dois plus assister à des réunions qui n’ont strictement rien à voir avec mon travail. C’est une situation tellement plus appréciable. Avec cette nouvelle compagnie, je ne pars pas de l’idée qu’elle doit croître massivement en taille au fil des années. En cette période difficile, je souhaite juste créer un grand jeu. Je veux mettre en place un cadre qui permette aux personnes me rejoignant de réaliser un bon jeu. Et si cela réussit, alors nous allons pouvoir penser à l’étape suivante. Je n’ai pas de plan à long terme. »

Pour fonder le nouveau Kojima Productions, Hideo Kojima révèle qu’il s’est inspiré du modèle de Bad Robot, la société de production créée par son ami, le réalisateur J.J. Abrams. « En effet, c’est très similaire. Bad Robot Productions a été une grande source d’inspiration pour nous. » Producteur de séries et de films tels que Lost ou Star Trek, Bad Robot est une sorte de laboratoire créatif qui produit des idées et qui les travaille avec tout le studio.

Plus que de simples jeux vidéo, les œuvres de Hideo Kojima transmettent des messages aux joueurs sur les bouleversements de notre monde. Parfois même, ses œuvres nous éduquent. Mais pour le Japonais, tous les jeux vidéo ne doivent pas nécessairement être porteurs de messages. « Cela dépend de chaque créateur de jeu vidéo » souligne Hideo Kojima. « Dans mon cas, les films et les livres m’ont tellement appris. Ils m’ont offert des connaissances qui m’ont été bien utiles dans la vie quotidienne. C’est la raison pour laquelle je veux vraiment que mes jeux portent un message. Il est important pour moi qu’ils ne soient pas uniquement « amusants ». Je veux qu’ils apportent une piste de réflexion aux joueurs. Cela étant dit, je ne pense pas que tous les jeux vidéo ont besoin de porter un message. C’est précisément ce que j’entends quand je dis que cela dépend de chaque créateur. » Quant au message de Death Stranding, le prochain jeu vidéo de Kojima Productions, il va falloir encore attendre un peu pour se faire une petite idée. « Il est trop tôt pour en parler », explique Hideo Kojima. « Tout ce que je peux vous dire c’est que je veux étudier les connexions entre les gens. Je veux revenir sur l’idée que la corde est l’un des premiers outils que l’humanité ait inventés. Je veux explorer cette idée de connexion et les différentes façons dont nous sommes liés tous ensemble. »

Affiche Death Stranding
Affiche de Death Stranding – Kojima Productions

Si, depuis toujours, les jeux vidéo de Hideo Kojima traitent de thèmes sérieux, l’humour est également omniprésent. Parfois trop, diront certains joueurs qui regrettent que certaines exagérations burlesques fassent de l’ombre aux propos sérieux. « Les messages et l’humour présents dans mes jeux sont placés sur des niveaux différents » tient à préciser Hideo Kojima. « Le fait de jouer à un jeu vidéo est comparable, dans un sens, au travail. Dans les deux cas, un effort est exigé. Si le jeu est trop sombre ou trop stressant, si vous mettez trop de pression sur les joueurs, ils arrêteront de jouer. Les films ne connaissent pas ce problème. Pour un réalisateur, les spectateurs sont assis pendant deux heures et se laissent envoûter par le film. Les jeux vidéo sont différents. Les gens reviennent de l’école ou du travail et ils doivent être motivés pour continuer à jouer. Cela n’a l’air de rien comme ça, mais c’est important. C’est un facteur essentiel pour le design. Si vous avez, par exemple, des joueurs qui ne font que tirer dans un jeu, vous prenez le risque de les voir partir. En ajoutant de l’humour et en modifiant l’atmosphère pesante, vous créez différentes vagues d’émotions et de sensations. De cette façon, le joueur continuera à jouer. Mais au final, quand le joueur éteint son écran, je veux qu’il soi conscient qu’il ait appris quelque chose. »

Le début de l’année 2016 a également été marquant pour Hideo Kojima avec la disparition de David Bowie, un artiste dont il a souvent fait mention dans ses jeux vidéo. « Son nouveau titre, Lazarus, venait juste de sortir. C’était un week-end » se souvient avec tristesse Hideo Kojima. « Je passais du temps avec mon fils. Il y avait un t-shirt en édition limitée qui venait de sortir mais je ne pouvais pas me l’offrir à ce moment-là. Je le regrette aujourd’hui, car je n’arrive plus à le retrouver. En allant sur Twitter, j’ai commencé à lire la rumeur selon laquelle David Bowie était décédé. Je ne voulais pas y croire. Je n’y croyais pas ! Le genre d’information sur la mort d’une célébrité est monnaie courante ces derniers temps. Puis, j’ai lu le tweet de Ducan Jones qui annonçait que son père était mort. C’est ainsi que j’ai compris que c’était vrai. C’était choquant. Je ne voulais pas y croire. Si cela s’était passé un jour de semaine, j’aurais pu en discuter avec les membres de mon équipe. Mais c’était le week-end et j’étais avec mon fils. Je ne pouvais pas en discuter avec lui. C’était un moment difficile. »

David Bowie
David Bowie (photo : Gavin Evans)

Probablement pour réchauffer l’ambiance, les journalistes de Edge osent un parallèle audacieux entre la popularité de David Bowie et celle de Hideo Kojima dans l’industrie du jeu vidéo. « Je ne pense pas être une célébrité » répond le Japonais. « Je ne ressens donc pas de pression en ce sens. Je suis simplement une personne ordinaire. David Bowie, lui, est une star. Moi, je suis quelqu’un qui réalise des trucs, parfois aux côtés de stars. C’est une situation très différente. Je me considère plutôt comme un auteur, ou quelqu’un qui s’en approche. Dans les livres, ce sont les romans qui sont les stars, bien plus que l’auteur.

Mais il y a des moments, en effet, où je suis considéré de la sorte. C’est toujours très troublant pour moi. Par exemple, quand je vais aux toilettes et que je me lave les mains, je croise tout le temps quelqu’un qui veut me serrer la main. Ça fait vraiment bizarre. »

À propos d’auteur, Hideo Kojima n’est pas convaincu que l’industrie du jeu vidéo gagnerait à en avoir davantage. Selon lui, même le cinéma est en train d’évoluer dans ce domaine. « Je ne suis pas sûr que [plus de créateurs portant une vision singulière dans leurs jeux] auraient nécessairement un impact positif. Même pour les films, les auteurs sont rares aujourd’hui. À mon époque, nous avions des auteurs comme Alfred Hitchcock ou John Carpenter. Dès que l’on voyait leur nom associé à un film, on savait que cela allait être quelque chose de spécial. Je ne pense pas que ce soit le cas pour la génération actuelle. Les temps changent. »

La Mort Aux Trousses (North by Northwest) de Alfred Hitchcock
La Mort Aux Trousses (North by Northwest) de Alfred Hitchcock (1959)

Ces derniers temps, la représentation des femmes et des genres est un grand sujet de réflexion chez de nombreux créateurs de jeux vidéo ou de réalisateurs de films. Hideo Kojima, lui, prône la prudence et dénonce le risque certain du marketing. « J.J. Abrams est extrêmement sensible sur le sujet » explique Hideo Kojima. « Par exemple, nous avons maintenant des personnages homosexuels dans Star Trek. Dans mon cas, je ne souhaite pas inclure dans mes jeux des sujets tout simplement parce qu’ils sont à la mode. Si je mets des choses, c’est parce ce que je juge qu’elles sont nécessaires à l’histoire que je souhaite raconter. Mais cela ne veut pas dire que je ne suis pas à l’écoute. Mais je ne veux pas inclure des éléments dans mes jeux qui seront purement symboliques. En outre, le risque est grand que ce genre de décision ne devienne qu’un exercice marketing. Personnellement, je ne veux pas que le marketing m’oblige à faire en sorte que chaque personnage ait un genre ou une race précis. Je veux être amené à faire ce qui est bon pour l’histoire, tout en restant ouvert d’esprit durant le processus. Voilà la façon dont la question devrait être abordée, selon moi. »

Récemment, Hideo Kojima a rejoint Prologue Immersive pour travailler sur du contenu destiné à la réalité virtuelle (VR). Toutefois, le Japonais ne tarit pas d’éloges sur la réalité augmentée (AR), rendu célèbre par le phénomène Pokemon Go cet été. Il faut dire que Hideo Kojima a une certaine expérience dans le domaine des jeux vidéo « en plein air », notamment avec Boktai sorti en 2003. « Oui, c’est vrai. Le concept qui prend en compte les éléments de notre environnement et en les intégrant dans le jeu est quelque chose qui a toujours suscité mon intérêt » admet Hideo Kojima. « Non seulement avec Boktai, mais aussi avec Metal Gear Solid : Portable Ops et Peace Walker qui partagent tout deux ce type de concept. Aujourd’hui, tout est favorable à la réalité augmentée, à savoir la technologie et le marché. Ce n’est pas vraiment quelque chose de nouveau, mais grâce à la convergence de la technologie et de son accessibilité, la réalité augmentée connaît une période de gloire. Je pense que tout le monde s’attendait à ce que la réalité virtuelle vienne en premier et que la réalité augmentée suivrait bien plus tard. Mais il semble que, grâce aux smartphones, la réalité augmentée est bien partie pour dominer la réalité virtuelle avant même que celle-ci ait sa chance. »

Hideo Kojima -Edge
Hideo Kojima – Edge (photo : R. Ecclestone)
Source : An audience with Hideo Kojima – Simon Parkin & Richard Ecclestone – Edge #297 – Octobre 2016
A propos sheen 124 Articles
Passionné par la série Metal Gear Solid de Hideo Kojima, j'ai fondé le site de MetalGearSolid.be en 2002. Aujourd'hui, l'aventure continue avec KojiPro.be, le dernier né de la petite famille Aimgehess !

14 commentaires sur Hideo Kojima : « Je ne suis qu’une personne ordinaire qui réalise des trucs, parfois aux côtés de stars »

  1. j’ai révé ou Kojima a parlé de portable ops ? Et plus important encore, c’est quoi le lien entre pokémon go et ops ? a part utiliser les spots WIFI pour capturer des soldats je vois pas trop ^^

    • En raison des progrès dans la performance capture. C’est une voie comme une autre pour augmenter la qualité du jeu. Sans parler des bénéfices en matière de renommée.

      • Alors pour le coup je vois pas le rapport entre les progrès de la motion capture et le fait de prendre une superstar plutôt que simplement un très bon acteur à la Troy Baker. Je veux dire, il y a beaucoup d’excellents acteurs qui ne sont pas connus.

        Comme sheen, je pense plutôt que Kojima se fait plaiz, tout simplement.

  2. « Les messages et l’humour présents dans mes jeux sont placés sur des niveaux différents » tient à préciser Hideo Kojima. « Le fait de jouer à un jeu vidéo est comparable, dans un sens, au travail. Dans les deux cas, un effort est exigé. Si le jeu est trop sombre ou trop stressant, si vous mettez trop de pression sur les joueurs, ils arrêteront de jouer. Les films ne connaissent pas ce problème. Pour un réalisateur, les spectateurs sont assis pendant deux heures et se laissent envoûter par le film. Les jeux vidéo sont différents. Les gens reviennent de l’école ou du travail et ils doivent être motivés pour continuer à jouer. Cela n’a l’air de rien comme ça, mais c’est important. »

    C’est tellement vrai …

    Merci pour l’article .

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