Hideo Kojima à Jordan Vogt-Roberts : « Fais la même chose que moi, trompe l’attente du public ! »

Jordan Vogt-Roberts et Hideo Kojima, le 14 juin 2017

Invités pour une master classe à Los Angeles, Jordan Vogt-Roberts et Hideo Kojima ont discuté des influences cinématographiques du Japonais durant près d’une heure.

En marge de l’E3 2017, le plus grand salon mondial du jeu vidéo, une série de master classes ont été organisées par Geoff Keighley. Ce mercredi soir, le producteur des Game Awards accueillait Hideo Kojima et Jordan Vogt-Roberts, le réalisateur du film Kong : Skull Island et de la future adaptation cinématographique de Metal Gear Solid. Avant de s’éclipser, Geoff Keighley est monté sur scène aux côtés du fameux cosplayer de Ludens pour présenter ses deux invités.

Jordan Vogt-Roberts est apparu sur scène, caché dans une boîte en carton, comme Snake dans la série Metal Gear. « Voilà probablement la chose la plus ridicule que j’ai faite dans ma vie » s’exclame-t-il en rigolant, quelques secondes avant que Hideo Kojima ne le rejoigne sur scène en compagnie de son fidèle traducteur, Ken Mendoza.

Grand amoureux des jeux vidéo, le réalisateur américain ne cache pas son excitation d’interviewer Hideo Kojima. « Ne trouvez-vous pas qu’il est une légende et un pionnier dans l’industrie ? » lance Jordan Vogt-Roberts sous les applaudissements du public. S’il est réalisateur de film aujourd’hui, c’est précisément grâce aux œuvres du Japonais, en particulier Metal Gear Solid qu’il affectionne tout particulièrement. Voilà près de trois ans que Jordan Vogt-Roberts a la chance de côtoyer Hideo Kojima. Ce qu’il trouve impressionnant chez le Japonais, c’est son amour profond pour le cinéma. Étant réalisateur à Hollywood, il témoigne de sa tristesse quand il évoque les nombreuses personnes dans l’industrie cinématographique qui n’apprécient pas véritablement l’essence du cinéma et son histoire. « Mais Hideo Kojima est un véritable cinéphile » insiste Jordan Vogt-Roberts, tout en soulignant que le Japonais connaît le sujet sur le bout des doigts. « Discuter avec lui est toujours passionnant ! »

 Jordan Vogt-Roberts et Hideo Kojima à l’E3 Coliseum, le 14 juin 2017
Jordan Vogt-Roberts et Hideo Kojima à l’E3 Coliseum, le 14 juin 2017

« Est-ce qu’il t’est déjà arrivé, un jour, de vouloir réaliser un film plutôt qu’un jeu vidéo ? » poursuit Jordan Vogt-Roberts en s’adressant à Hideo Kojima. En effet, quand il était enfant, le Japonais rêvait de réaliser des films. En ce temps là, les jeux vidéo n’existaient pas encore. Mais il ne put réaliser son rêve car il n’y avait aucune école de cinéma dans la région où il vivait. Quelques années plus tard, Hideo Kojima se retourna donc vers l’industrie du jeu vidéo. C’était il y a trente ans déjà. À l’époque, les jeux vidéo et le cinéma étaient incomparables. Mais aujourd’hui, Hideo Kojima est heureux d’être un game designer, car le jeu vidéo peut enfin véritablement concurrencer le cinéma. « Je ne me suis jamais vraiment demandé comment ma vie aurait tourné si j’étais devenu réalisateur » reconnait Hideo Kojima. « Même quand la situation devenait difficile ? » insiste pourtant Jordan Vogt-Roberts. « Tu ne t’es jamais dit : Argh, j’aurais dû faire des films ?! »

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Bien qu’heureux de faire son métier, le Japonais admet que l’envie de réaliser un film ne l’a jamais vraiment quitté. Toutefois, créer un jeu vidéo est tellement difficile que Hideo Kojima a décidé d’y dédier sa vie. Mais il est sûr d’une chose. S’il était un réalisateur de film, il sait très bien qu’il passerait son temps à ajouter des détails par ci par là. Ce serait vraiment problématique car le film ne sortirait jamais.

Au plus loin qu’il s’en souvienne, son père lui a toujours montré des films. Le cinéma était une véritable affaire de famille chez les Kojima. Alfred Hitchcock, Akira Kurosawa, Stanley Kubrick et Charlie Chaplin étaient les quatre réalisateurs préférés de son père. Hideo Kojima se souvient que son paternel devenait intarissable quand il en parlait. Régulièrement, il lui montrait leurs films. Aujourd’hui, la télévision japonaise ne diffuse plus que des programmes japonais. Mais à l’époque, avec les films et les séries internationales qu’elle diffusait, la télévision était une véritable fenêtre sur le monde pour Hideo Kojima. Ce n’est pas un hasard quand il se dit être constitué de 70% de films (« Tout comme le corps humain est composé à 70 % d’eau, je suis composé à 70 % de films »). Le cinéma fait partie de sa vie. Les films lui apportent tellement de choses. Des choses que, lorsqu’il était petit, il ne pouvait pas apprendre au sein de sa famille ou à l’école.

Hideo Kojima : « Je ne me suis jamais vraiment demandé comment ma vie aurait tourné si j’étais devenu réalisateur »
Hideo Kojima : « Je ne me suis jamais vraiment demandé comment ma vie aurait tourné si j’étais devenu réalisateur »

Les films d’action ont rythmé la jeunesse de Hideo Kojima, comme Godzilla. Mais il y avait aussi les séries telles que Masked Rider ou les animés comme Tiger Mask. Les séries occidentales n’étaient pas en reste, avec UFO, Colombo ou même Little House on the prairie. En entendant ces mots, Jordan Vogt-Roberts ne peut cacher sa surprise. « Ne vous y trompez pas, La Petite Maison dans la prairie est une formidable série dramatique » plaisante Hideo Kojima.

Yojimbo (Le Garde du corps – 1961) de Akira Kurosawa est le film qui a marqué l’enfance de Hideo Kojima. Et pour cause. Au tout début du film, Sanjuro arrive dans un village complètement désert. Quand soudain, un chien s’avance vers lui, avec une main humaine dans sa gueule. Cette séquence a beaucoup marqué le jeune Japonais, tant par ce qu’elle raconte que ce qu’elle représente. « Cette seule scène est capable de décrire avec ingéniosité toute la singularité qui habite ces lieux, sans avoir besoin d’artifice textuel » souligne Hideo Kojima.

Petit, le jeune Hideo a regardé bon nombre de films des réalisateurs préférés de son père. Puis, au fil des années, il a développé ses propres goûts. Quand Jordan Vogt-Roberts demande à Hideo Kojima de nommer quelques-uns de ses réalisateurs préférés, le Japonais cite rapidement Dario Argento, John Carpenter et Martin Scorsese. « Justement, parmi ces films de Carpenter, lequel choisirais-tu ? Assault on Precinct 13 (Assaut – 1976), Escape from New York (New York 1997 – 1981) ou The Thing (1982) ? Attention, il ne faut en choisir qu’un seul » insiste le réalisateur américain. Après une courte hésitation, Hideo Kojima choisi finalement Assault on Precinct 13. Une décision visiblement appréciée par Jordan Vogt-Roberts.

 Jordan Vogt-Roberts : « La prochaine fois que je me rendrai chez Sony pour parler du film de Metal Gear, je leur dirai : C’est comme cuisiner des sushis ! »
Jordan Vogt-Roberts : « La prochaine fois que je me rendrai chez Sony pour parler du film de Metal Gear, je leur dirai : C’est comme cuisiner des sushis ! »

Quand vient l’incontournable question sur la différence entre la réalisation d’un jeu par rapport à celle d’un film, Hideo Kojima se lance dans une métaphore dont il a le secret. Pour le Japonais, le réalisateur d’un jeu vidéo offre un service, à l’instar d’un chef qui cuisine des sushis. Cependant, un réalisateur de jeux vidéo ne voit pas ses propres clients, contrairement à un bon chef. Ainsi, ce dernier peut adapter ses plats en fonction de l’humeur et des habitudes de ses clients. En revanche, un créateur de jeu vidéo doit penser à tout, presque aveuglément, avant de servir son plat. « La prochaine fois que je me rendrai chez Sony pour parler du film de Metal Gear, je leur dirai : C’est comme cuisiner des sushis ! » plaisante Jordan Vogt-Roberts. « Entraîne-toi d’abord par faire des sushis » lui rétorque Hideo Kojima. « Je voudrais bien mais j’ai de trop grosses mains » répond le réalisateur américain en rigolant.

On demande souvent à Hideo Kojima le titre de son film préféré. Même s’il est quelque peu réticent à répondre à cette question, le Japonais cite souvent 2001 : A Space Odyssey (2001 : L’Odyssée de l’Espace – 1968). Ce film est très spécial pour Hideo Kojima, parce qu’il a toujours rêvé d’être un astronaute. La NASA n’existant pas au Japon, son rêve fut rapidement brisé. Hideo Kojima raconte que, en regardant le film de Stanley Kubrick, il a l’impression de se trouver lui-même dans l’espace, ce qui l’émeut beaucoup. Comme le film est à l’affiche chaque année, il ne rate pas une occasion pour aller le voir au cinéma, parce qu’il estime que 2001 : L’Odyssée de l’Espace ne peut être apprécié qu’au cinéma. C’est bien simple, Hideo Kojima ne regarde jamais ce film en DVD ou en Blu-ray sur une télévision. Ce serait presque un outrage !

Taxi Driver (1976) et Mad Max 2 (1981) figurent aussi parmi les films préférés de Hideo Kojima. Le Japonais évoque également Streets of Fire (Les Rues de feu – 1984) et sa dernière scène qu’il a souvent regardée avant d’aller travailler. « Est-ce que quelqu’un peut dessiner Hideo Kojima en astronaute en train de pleurer ? » plaisante Jordan Vogt-Roberts. « Ce serait une image fabuleuse ! » Fan de George Miller, Hideo Kojima ne manque pas l’occasion de souligner qu’il a vu dix-huit fois le film Mad Max : Fury Road (2015) au cinéma.

 Jordan Vogt-Roberts : « Est-ce que quelqu’un peut dessiner Hideo Kojima en astronaute en train de pleurer ? »
Jordan Vogt-Roberts : « Est-ce que quelqu’un peut dessiner Hideo Kojima en astronaute en train de pleurer ? »

« Bien que je te connaisse depuis trois ans, chaque fois que je te vois, j’entends l’enfant qui sommeille en moi me crier : Waaw ! Tu es pote avec Hideo Kojima ! Et toi, tu ressens la même chose quand tu vois George Miller ? Ou bien tu arrives rester zen ? » demande Jordan Vogt-Roberts. « Oh non, je n’arrive même plus à respirer ! » lui répond Hideo Kojima avec un large sourire.

Pour Hideo Kojima, si 2001 : L’Odyssée de l’Espace a marqué le cinéma de son empreinte, il en est de même pour Another World (1991) dans l’industrie du jeu vidéo. « C’est un jeu incroyable » martèle le Japonais. Avant de travailler dans l’industrie, Hideo Kojima a commencé par s’intéresser aux jeux vidéo avec des titres comme Super Mario Bros. (1985) et Xevious (1982). Malgré que ces jeux soient issus de genres totalement différents, ils respectaient pourtant tous les deux des règles strictes, propres aux jeux vidéo, que Another World a totalement ignorées. Même si Hideo Kojima n’a jamais pu le terminer, il trouve néanmoins que ce jeu a produit un impact similaire dans l’industrie vidéoludique, que 2001 : L’Odyssée de l’Espace dans l’industrie cinématographique.

« En travaillant cette interview, je t’ai demandé de me dresser une liste de films qui t’ont marqué pour différentes raisons. Voyons cela en détail » dit Jordan Vogt-Roberts à Hideo Kojima. Mais avant de continuer, le Japonais tient à préciser que les scènes marquantes qu’il s’apprête à citer ne sont pas forcément issues de bons films. Le public éclate de rire.

Hideo Kojima : « Les scènes marquantes que je m'apprête à citer ne sont pas forcément issues de bons films ! »
Hideo Kojima : « Les scènes marquantes que je m’apprête à citer ne sont pas forcément issues de bons films ! »

 

When Worlds Collide (Le Choc des mondes – 1951)

When Worlds Collide conte l’histoire d’un petit groupe de gens qui décident de construire un vaisseau spatial pour s’échapper de la Terre qui sera bientôt frappée par une autre planète. Malheureusement, tous les participants ne pourront pas embarquer à bord du vaisseau. Pour sauver l’humanité, des hommes et des femmes sont tirés au sort parmi les profils sélectionnés. Et il y a ce jeune couple qui travaille dur. Le garçon est sélectionné contrairement à sa compagne. Mais il refuse de partir préférant mourir aux côtés de sa dulcinée. À la fin du film, le responsable du projet ne souhaite pas embarquer avec un vieux passager qui est en chaise roulante. « Le nouveau monde n’est pas pour nous, mais pour les jeunes ! » crie-t-il en regardant la fusée décoller dans le ciel, avec à son bord le jeune couple heureux. Cette scène a beaucoup marqué Hideo Kojima et lui a donné foi en l’humanité.

When Worlds Collide (Le Choc des mondes – 1951)
When Worlds Collide (Le Choc des mondes – 1951)

 

Twelve Angry Men (Douze hommes en colère – 1957)

Twelve Angry Men débute alors qu’un procès touche à sa fin. Dans une petite pièce exiguë, un jury composé de douze personnes doit statuer sur le sort d’un jeune homme accusé d’avoir tué son père. Si l’accusé est déclaré coupable par les douze membres du jury, il finira sur la chaise électrique. Quand Hideo Kojima a vu le film pour la première fois, il ne comprenait pas très bien le sujet, car ce genre de chose ne fonctionne pas ainsi au Japon. Au début du film, le premier vote révèle qu’une seule une personne du jury, le juré numéro huit, doute de la culpabilité de l’accusé. Les onze autres sont convaincus du contraire. C’est pourquoi, durant tout le film, le huitième juré va s’employer à les convaincre un par un. À la fin du film, après de nombreux débats, les douze membres du jury finissent par se mettre d’accord sur l’innocence de l’accusé. En plus de sa prouesse technique, ce film a marqué Hideo Kojima par son propos vibrant. Celui de pouvoir changer le monde, contre vents et marées.

Twelve Angry Men (Douze hommes en colère – 1957)
Twelve Angry Men (Douze hommes en colère – 1957)

 

The Exorcist (L’Exorciste – 1973)

The Exorcist est le troisième choix de Hideo Kojima. Il s’agit du plus grand film d’horreur qu’il n’ait jamais vu. Il ne l’a regardé qu’une seule fois et il révèle qu’il ne souhaite pas l’avoir dans sa collection de Blu-ray, ce qui provoque des rires dans le public. Le film raconte l’histoire d’une jeune fille, interprétée par Linda Blair, possédée par une force surnaturelle. À la fin du film, le démon prend possession du corps du prêtre qui, chargé de l’exorcisme de la jeune fille, décide de se sacrifier pour sauver la petite en se défenestrant. Ce film est marquant pour Hideo Kojima car le monde a beau être habité par l’horreur, c’est en agissant un peu comme le prêtre qu’on peut tous le rendre meilleur. « En voilà des propos tellement optimistes. C’est incroyable ! » s’exclame Jordan Vogt-Roberts qui ne les avait pas vu venir.

The Exorcist (L’Exorciste – 1973)
The Exorcist (L’Exorciste – 1973)

 

Halloween (1978)

Halloween a marqué Hideo Kojima à tel point que le film de John Carpenter a influencé directement la série Metal Gear. En effet, le joueur ne doit pas se faire repérer dans Metal Gear, en privilégiant l’infiltration. Dans la version MSX, la caméra était toujours placée en haut et elle permettait de voir les alentours. Dans Halloween, le personnage principal, Laurie Strode, se cache dans un placard pour éviter le danger, ce qui intensifiait la peur. Elle ne pouvait voir son ennemi que par le trou de la porte. Quand Metal Gear Solid est arrivé en 3D sur PlayStation, Hideo Kojima pouvait enfin apporter ce type d’élément dans son gameplay, en jonglant avec trois types de caméra. La première doit pouvoir montrer Snake et le lieu où il se trouve. Ce type de situation n’est pas effrayant, contrairement à la seconde caméra qui prend le point de vue de Snake quand il est caché dans une boîte en carton, par exemple. Seuls les pieds de ses ennemis sont visibles. Hideo Kojima voulait beaucoup reproduire ce genre de tension. Le troisième type de caméra est celle qui se place face à Snake lorsqu’il est dos contre un mur, à l’angle d’un couloir. Le joueur peut voir Snake, son environnement et surtout l’ennemi s’approcher de lui. « Aujourd’hui, c’est plus simple car les joueurs sont en mesure de placer la caméra où ils le souhaitent » admet Hideo Kojima. « C’est profond ! » réplique le grand fan de Metal Gear qu’est Jordan Vogt-Roberts.

Halloween (1978)
Halloween (1978)

 

« Lors d’une de nos premières conversations, il y a trois ans autour d’un dîner, tu m’as dit que Metal Gear est « El Topo » de Alejandro Jodorowsky. Que voulais-tu dire par-là ? » demande Jordan Vogt-Roberts au Japonais. Pour répondre à cette question, Hideo Kojima évoque les boss de Metal Gear. Chacun d’eux ont des origines et des idéologies différentes. Avant et après chaque duel, le boss explique ses motivations ce qui renforce l’intrigue et la philosophie de l’ennemi. Au fil de leurs rencontres avec les boss, Snake et le joueur acquièrent les expériences de leurs ennemis. Dans un certain sens, ce parcours initiatique est proche du cannibalisme. C’est ce qui rapproche Metal Gear de la première partie de El Topo. « Vous êtes si calmes ! » lance soudain Hideo Kojima au public, étonné par le silence qui règne dans la salle. « Je ne pense pas qu’il y ait des fans de Alejandro Jodorowsky dans la salle » répond Jordan Vogt-Roberts en plaisantant, juste avant d’aborder le film suivant.

Quand on a demandé à Hideo Kojima de créer un jeu de guerre – qui deviendra Metal Gear sur MSX -, The Great Escape (La Grande Évasion – 1964) a été la première chose qui lui est venue à l’esprit. Ce film, qu’il apprécie énormément, raconte l’histoire d’officiers alliés qui s’évadent d’un camp allemand, durant la Seconde Guerre Mondiale, en empruntant l’un des tunnels qu’ils ont creusés. Les projecteurs placés sur les tours de gardes apportaient beaucoup de tension au film, et Hideo Kojima voulait reproduire ce stress dans son jeu : se cacher et s’échapper pour gagner. Hideo Kojima n’a jamais voulu créer un jeu vidéo qui soit proche d’un film. Ce qui l’intéresse, c’est de faire ressentir aux joueurs les émotions que l’on retrouve dans les films.

Hideo Kojima : « Il y a trois types de caméras dans Metal Gear Solid ! »
Hideo Kojima : « Il y a trois types de caméras dans Metal Gear Solid ! »

« Tu fais souvent référence à des films tels que The Guns of Navarone (Les Canons de Navarone – 1961), Dawn of the Dead (Zombie, Le Crépuscule des Morts Vivants – 1978), Escape from New York (New York 1997 – 1981) ou encore Planet of the Apes (La Planète des Singes – 1968) que nous n’avons pas le temps de détailler aujourd’hui » continue Jordan Vogt-Roberts. « Mais en tant que réalisateur de jeux vidéo, tu travailles corps et âme sur tes projets. T’arrive-t-il d’être récompensé, ou même parfois d’être blessé ?

En effet, la série Metal Gear est réputée pour ses cinématiques impressionnantes. Dans Metal Gear Solid V : The Phantom Pain, le mouvement de la caméra est incroyablement harmonieux dans ces plans séquence qui ne terminent jamais. Quant aux cinématiques de Metal Gear Solid 2 : Sons of Liberty, elles sont particulièrement longues. L’histoire qu’elles racontent est fidèle à tes convictions, à tes idées. Lorsque Metal Gear Solid 2 est sorti, nombreux sont les joueurs qui trouvaient ces cinématiques bien trop longues. En tant qu’artiste, comment as-tu réagi à toutes ces critiques ? » Même si Hideo Kojima reste très attentif aux réactions des joueurs, elles se métamorphosent avec le temps. « À la sortie de Metal Gear Solid 2, beaucoup de joueurs ont manifesté leur colère envers moi. » se remémore Hideo Kojima. « Ils me demandaient pourquoi le personnage principal du jeu était Raiden et ils estimaient que les cinématiques étaient trop longues. Ils ne comprenaient tout simplement pas ce que j’essaie de leur transmettre avec ce jeu. Mais au fil du temps, beaucoup d’entre eux ont fini par comprendre. L’opinion des gens, moi y compris, se métamorphose avec le temps. Un jugement négatif aujourd’hui deviendra peut-être enthousiaste dans dix ou vingt ans. C’est quelque chose que je garde à l’esprit lorsque j’écoute les critiques des joueurs. ». Pour illustrer ses propos, Hideo Kojima se souvient que, lors de leur sortie au cinéma, 2001 : l’Odyssée de l’Espace et Blade Runner (1982) n’ont pas été directement de grands succès commerciaux. Il a fallu du temps aux gens pour apprécier ces chefs-d’œuvre à leur juste valeur.

 Jordan Vogt-Roberts : « En tant qu’artiste, comment as-tu réagi à toutes ces critiques ? »
Jordan Vogt-Roberts : « En tant qu’artiste, comment as-tu réagi à toutes ces critiques ? »

À ce propos, Jordan Vogt-Roberts se rappelle quand il travaillait sur le film Kong : Skull Island (2017). De nombreuses personnes lui conseillaient de faire autrement de ce qu’il souhaitait faire. « Pourtant, en écoutant sa propre voix intérieure, on réalise des choses qui ressemblent à notre personnalité. Elles représentent une part de nous-mêmes » souligne le réalisateur américain. Bien que Hideo Kojima réalise des jeux vidéo, et non des films comme Jordan Vogt-Roberts, il doit souvent faire face à ce genre de situation. « Lorsque vous voulez réaliser quelque chose de nouveau, il peut arriver que des gens y soient opposés. Même au sein de votre équipe. Or, moi j’ai besoin d’elle pour que mes idées prennent vie. Les membres de mon équipe sont les premières personnes avec qui je partage mes nouvelles idées. Il y a un an, quand je leur ai expliqué ce que je voulais réaliser comme système de jeu pour Death Stranding, personne n’a compris un traître mot de mes explications. » explique Hideo Kojima instantanément noyé sous les rires du public. « Je veux réaliser quelque chose de nouveau et de différent. De mon point de vue, si les gens s’opposent à vous, c’est que vous êtes sur la bonne voie » continue Hideo Kojima. « Au fil de différentes expériences, l’équipe a commencé à comprendre mon idée. Ce que je voulais accomplir est déjà présent et fonctionnel, aujourd’hui. Et les membres de mon équipe commencent à se dire : on est des génies ! Et je leur réponds : Non non, c’est mon idée ! » termine Hideo Kojima en riant. « Je vis la même chose » se rassure Jordan Vogt-Roberts.

En parlant de l’équipe de Hideo Kojima, le réalisateur américain se demande comment le Japonais a réussi à si bien s’entourer au fil des années. En fait, Hideo Kojima baigne dans la musique, dans les films, dans les livres depuis tellement longtemps. Quand le travail d’un créatif l’intéresse, il va directement le voir, sans s’encombrer d’intermédiaires. Ils discutent ensemble, de vive voix, et si le courant passe, Hideo Kojima propose une collaboration avec lui.

Parfois, il arrive qu’un projet ne voit jamais le jour pour différentes raisons. Il ne fait aucun doute que Jordan Vogt-Roberts fait référence à l’annulation de Silent Hills. Curieux, le réalisateur américain aimerait savoir comment Hideo Kojima surmonte ce genre d’épreuve. « C’est évidemment une situation malheureuse » répond Hideo Kojima. « Mais le fait de créer dans la foulée quelque chose de nouveau m’aide à surmonter cette tristesse. Le secret est de faire comme si rien ne s’était passé. »

Hideo Kojima : « Mon équipe n’a pas compris un traître mot de ce que je voulais réaliser avec Death Stranding ! »
Hideo Kojima : « Mon équipe n’a pas compris un traître mot de ce que je voulais réaliser avec Death Stranding ! »

« Nous sommes tous les deux amoureux du cinéma » continue Jordan Vogt-Roberts. « Tout à l’heure, tu nous as dit que tu ne voulais pas regarder 2001 : L’Odyssée de l’Espace en DVD. Pour moi, une salle de cinéma est un lieu sacré. Et je pense que tu es du même avis. Le jeu vidéo, lui, se joue dans le salon. Est-ce que tu as ce même sentiment de lieu sacré pour le salon, quand on parle de jeu vidéo ? » Pour répondre à cette question, Hideo Kojima se souvient de ses jeunes années. « De mon temps, on écoutait la musique dans le salon familial. Et quand le Walkman est sorti, j’ai pu écouter ma propre musique et l’emmener partout avec moi. Aujourd’hui, on peut faire de même avec les jeux vidéo, grâce à la technologie. Mais peu importe la pièce ou le lieu. Ce qui est important c’est de pouvoir jouir d’un environnement qui permet de plonger dans l’univers du jeu.

Jordan Vogt-Roberts ne cache pas son admiration pour Hideo Kojima. Le Japonais se nourrit avec tout ce qu’il lit, tout ce qu’il écoute et tout ce qu’il regarde. Les réalisateurs qui ont influencé Hideo Kojima viennent de tous horizons. Et Hideo Kojima arrive à digérer leurs œuvres en créant à chaque fois quelque chose de totalement nouveau et de différent qui, pourtant, lui ressemble tellement. Mais ce qui ne change jamais, c’est que le Japonais trompe toujours l’attente du public. « Est-ce que tu travailles cela, ou cela te vient naturellement, du plus profond de toi ? » demande Jordan Vogt-Roberts à Hideo Kojima. « J’aime tout simplement tromper les joueurs ! » répond le Japonais avec un sourire qui se dessine sur son visage.

Avant de conclure, Jordan Vogt-Roberts souligne combien Hideo Kojima a démontré, durant cette master class, qu’il est un cinéphile hors pair. Le réalisateur américain aurait bien aimé approfondir davantage le sujet, en évoquant également de Snatcher ou de Zone of the Enders, par exemple. Mais le temps manque cruellement, et ils doivent libérer la scène pour une autre interview. « En tant que réalisateur du film Metal Gear Solid, quel conseil me donnerais-tu ? » Le temps que Ken Mendoza traduise sa question en japonais pour Hideo Kojima, Jordan Vogt-Roberts grince des dents, regrettant presque sa question. « Fais la même chose que moi, trompe les attentes du public ! » répond Hideo Kojima en souriant. « Ça marche ! » conclu Jordan Vogt-Roberts. La salle exulte.

Ken Mendoza, Hideo Kojima et Jordan Vogt-Roberts à l’E3 Coliseum, le 14 juin 2017
Ken Mendoza, Hideo Kojima et Jordan Vogt-Roberts à l’E3 Coliseum, le 14 juin 2017

 

Vidéo de la master class

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Passionné par la série Metal Gear Solid de Hideo Kojima, j'ai fondé le site de MetalGearSolid.be en 2002. Aujourd'hui, l'aventure continue avec KojiPro.be, le dernier né de la petite famille Aimgehess !

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